ثقافة وفن

Au fil des mots

Portrait d’une femme exceptionnelle

Aliénor Reine d’Angleterre (3)

Isabelle T. Decourmont

Quelles images du passé défilaient derrière les paupières baissées d’Aliénor, quels visages surgissaient  qui faisaient battre son cœur en ces derniers jours de mars 1204, quelques jours avant sa mort ?

Celle de son mariage avec Louis, Roi de France, l’année de ses quinze ans. La naissance de la petite Marie huit ans plus tard, première enfant tant espérée d’un mariage qui paraissait devoir rester stérile. La longue chevauchée à travers l’Europe qui l’avait menée à la cour de Constantinople dont l’architecture, les décors somptueux, le faste, le raffinement l’avaient enchantée. Le souvenir de Raymond, Prince d’Antioche, son jeune oncle de sept ans son aîné, qui avait choisi de vivre en Palestine et avec lequel elle avait partagé les vrais et rares moments d’harmonie et de bonheur vécus lors du voyage en Orient, tête à tête qui les ramenaient tous deux aux douces heures de leur enfance en belle Aquitaine, le pays de leurs ancêtres,  alors qu’au-delà du palais de Raymond d’Antioche et des murs de la ville, la Palestine était le champ de bataille d’une guerre tumultueuse où les hommes tombaient comme des mouches au combat, où les populations étaient massacrées pour leur croyance religieuse, pour leur foi.

Certainement son cœur saigne-t-il encore de l’annonce de sa mort tragique survenue lors d’un combat quelques semaines après son départ, conséquence du choix fatal que son époux, le roi de France avait fait en combattant les Damasquins, amis de Raymond, bouleversant par là les alliances patiemment nouées et livrant ainsi le royaume de Jérusalem à Nour-ed-din. Raymond d’Antioche dont son contemporain, Guillaume, archevêque de Tyr et historien des Croisades écrivait dans ses chroniques:

« Seigneur d’ascendance très noble, de figure grande et élégante, le plus beau des princes de la terre, un homme d’une conversation et d’une affabilité charmante ».

Elle seule savait quand, elle avait souhaité de toutes ses forces pouvoir se séparer de Louis, son royal époux. Etait-ce après cette dispute, dont on ne connait ni la cause ni le contenu, survenue pendant ces dix jours à Antioche où elle passa plus de temps avec son oncle qu’avec son époux et que ce dernier abrégea brusquement en la sommant de partir avec lui. Ou lors du voyage mouvementé du retour d’Orient où le navire sur lequel elle naviguait avait été capturé non loin des côtes grecques par des pirates, très fiers de livrer une proie si précieuse à l’empereur byzantin. Heureusement un coup de main de marins normands de Sicile l’avait délivrée ainsi que sa suite et ramenée à bon port dans le royaume normand de Sicile, alors que Louis, parti sur un autre bateau, avait débarqué trois semaines plus tôt  en Calabre où il demeurait sans nouvelles d’Aliénor.

Etrange fait du destin qui amenaient les Normands de Sicile à sauver la Reine de France, elle qui deviendrait deux ans plus tard par son second mariage Duchesse de Normandie et Reine d’Angleterre.

Au XIIe  siècle le sud de l’Italie et la Sicile étaient depuis plus d’un siècle une seigneurie normande, royaume conquis par ces mêmes descendants de Vikings qui avaient envahi et ravagé l’ouest de la France dès le 9e siècle  et auxquels le Roi de France Charles Le Simple avait octroyé en 911, en échange de la paix, la Neustrie, qui devait porter désormais leur nom, Normandie, « pays des hommes du nord ». En 1066 ces mêmes Normands Vikings partaient à la conquête de l’île située au nord-ouest de la France, l’Angleterre, terre des Angles, menés par leur Duc, Guillaume nommé de ce fait, Le Conquérant, qui deviendra ainsi Roi d’Angleterre et Duc de Normandie et cependant restera vassal du Roi de France, la Normandie en étant un des fiefs, selon les lois du code féodal .

D’autres Normands suivront les côtes jusqu’en Méditerranée, aborderont en Sicile, aideront les Byzantins à chasser les Musulmans qui avaient envahi l’île et par de multiples rebondissements de l’histoire finiront par y fonder un royaume normand, dont les marins conduisirent Aliénor en sécurité jusqu’auprès du Roi Louis VII en Calabre.

Aliénor voulait la séparation, elle la demandera et elle l’obtiendra au printemps 1152. Trop de mésententes et l’absence d’héritier mâle pousseront Louis à accepter l’annulation de leur mariage malgré les même profonds sentiments qu’il éprouve pour celle qui depuis quinze ans partage sa vie.

Mais cet amour a du vaciller quand le Roi apprit les évènements inimaginables qui se produisirent deux mois après leur divorce, alors qu’Aliénor venaient de rejoindre ses Etats personnels qui lui avaient été rendus selon l’usage du temps.

Quand  son destin à venir s’est-il dessiné précisément dans sa tête ?  Quand a-t-elle jeté son dévolu sur un jeune Comte d’Anjou, descendant de Guillaume Le Conquérant, héritier de la couronne d’Angleterre ?

Etait-ce lors de sa première rencontre avec cet homme qu’elle aimera passionnément et épousera, le futur Henri II d’Angleterre. Henri, le fils aîné du comte d’Anjou et Duc de Normandie, Geoffroy le Bel dit Plantagenêt, ainsi nommé car il aimait mettre un brin de genêt à son couvre chef et de Mathilde, fille du Roi d’Angleterre et petite fille de Guillaume Le Conquérant. Cette rencontre eut lieu alors qu’il accompagnait son père, venu rendre hommage au Roi de France et à elle-même en 1151.

Ce jeune prince de dix huit ans, né le 5 mars 1133, qui était de onze ans son cadet, promis à un avenir brillant, déjà aguerri au combat par les guerres qu’il menait depuis trois ans pour reconquérir le trône d’Angleterre au bénéfice de sa mère qui en était l’héritière, parlait plusieurs langues étrangères « toutes les langues employées entre la mer de France et le Jourdain » affirmait son entourage, probablement avec quelque exagération, le français certes, puisqu’il avait passé la plus grande partie de son enfance en Normandie et suivi dès l’âge de sept ans les cours d’un grammairien savant, Pierre de Saintes. A neuf ans son père l’avait envoyé quelque temps à Bristol, où le chancelier de sa mère, un clerc, c’est-à-dire un lettré, un savant, Maître Matthieu avait parfait  son éducation, lui enseignant le latin au travers des textes des auteurs romains, le faisant lire et réfléchir sur les textes bibliques et ceux des Pères de l’Eglise. Il connaissait  en outre la poésie des Troubadours et parlait la langue d’Oc, étant angevin par son grand père, Comte d’Anjou, où l’on parlait la langue chérie par Aliénor.

A cette période de l’histoire, à côté du métier des armes et des qualités de chevalier, le savoir était le socle de la formation de ceux qui devaient régner, que ce soit sur un fief ou un royaume. Il n’est donc pas étonnant que Louis VII comme Henri Plantagenêt aient été des hommes de grande culture et des  soldats aguerris. Jean de Salisbury, philosophe, grand savant qu’Aliénor connut, puisqu’il vécut à sa cour en Angleterre et était grand ami de Becket écrivit:

«  Un roi illettré n’est qu’un âne couronné »

Aliénor n’est-elle pas l’image même d’une telle éducation. Son gisant déposé dans l’Abbaye de Fontevrault, la représente d’ailleurs lisant un livre.

A-t-elle découvert sa fragilité et la nécessité impérative d’un époux qui saurait protéger son fief, lorsque quittant définitivement Paris accompagnée par une petite escorte pour rejoindre Poitiers et s’apprêtant à faire étape dans une abbaye proche de Blois, elle est avertie d’un danger. Par qui ? Par des paysans, par des gens du château de Blois ?  Qui lui a dit qu’un jeune Comte angevin veut l’enlever pour l’épouser de force?

Au milieu de la nuit, elle et son escorte décampèrent et foncèrent à bride abattue, mais prudente elle envoie des écuyers en éclaireurs, qui découvrent un second guet apens à quelque distance. Ses hommes lui cèdent alors le cheval le plus rapide pour qu’elle s’enfuie seule, pendant qu’ils affronteront ceux qui les guettent et leur barrent la route. Elle rejoint traquée mais saine et sauve, Poitiers, sa ville, au prix d’une chevauchée enlevée ventre à terre, en osant traverser à gué une rivière, la Vienne, pour échapper à ses poursuivants.

A cette époque on ne sépare pas l’individu de son groupe, de sa lignée. L’ex Reine de France, Duchesse d’Aquitaine, se devait de respecter son statut. Or la lignée d’Henri Plantagenêt, fils du duc d’Anjou et de Normandie, futur Roi d’Angleterre, lettré et déjà célèbre pour son courage dans les combats, est à la hauteur de son attente et le plus beau parti d’Europe.

Il ne lui reste qu’à le convaincre et le séduire.

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